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« Pédés et lesbiennes en lutte »

Histoire et mémoire d’une contre-archive à Lyon

Histoire et mémoire d’une contre-archive à Lyon

Ce texte a été présenté au colloque d’octobre 2019 à Lausanne.

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« Je soupçonnais que toute domination (la silencieuse plus encore) germe et se développe à l’intérieur même de ce que l’on est. Qu’insidieuse, elle neutralise les expressions les plus intimes des peuples dominés. Que toute résistance devait se situer résolument là, en face d’elle, et déserter les illusions des vieux modes de bataille. Il me fallait alors interroger mon écriture, longer ses dynamiques, suspecter les conditions de son jaillissement et déceler l’influence qu’exerce sur elle la domination-qui-ne-se-voit-plus. Mais comment ?[1] »

Patrick Chamoiseau, Ecrire en pays dominé

Jaillissant dans un « froid » au beau milieu du cortège syndical du 1er mai 1979, la banderole « Pédés et lesbiennes en lutte » du Groupe de Libération Homosexuel et du Groupe de Lesbiennes de Lyon fait partie de ses expressions de résistance. Alors que la banderole semble avoir disparu – elle n’est conservée dans aucun centre d’archive public ou fonds privé connu – elle apparaît dans plusieurs sources produites au cours des vingt ans qui suivent son déploiement. Ainsi, elle est photographiée le 1er mai 1979 par Michel Jaguet, Monique Chayraud et Dominique Couvreur pour le compte de Libération. Un jeu de 14 clichés en noir et blanc[2] a été conservé par un des militants du GLH. En 1981, alors que les groupes féministes, lesbiens et homosexuels se mobilisent pour qu’un couple de lesbiennes puisse conserver la garde de leur enfant, la banderole est réutilisée et filmée par France 3 Région[3]. La conservation de la bande vidéo à l’INA permet d’entre-apercevoir la banderole en couleurs au détour d’un cortège. En 1997, Vincent Boujon, réalise un documentaire sur la « Lesbian and Gay Pride » de Lyon[4]. Il filme le témoignage d’un ancien militant du GLH ayant participé au défilé du 1er mai 1979 et utilise en insert une photographie de Michel Jaguet. Véritable « archive vivante[5] », l’existence de la banderole diffractée dans trois moments de la vie militante LGBTQI et féministe lyonnaise prolonge la portée politique de son message. La multiplicité des sources apporte une richesse de sens et la « fabrication » de ces archives nous renseigne sur les modes de transmissions mémorielles d’un contre-discours au sein de la communauté LGBTQI lyonnaise.

Je propose, à la manière de Philippe Artières[6], de faire de cette banderole « l’actrice » principale de cette communication. Cette histoire ne sera pas celle des groupes militants qui ont porté la banderole mais une histoire de la construction historique d’une contre-archive. J’entends par « contre-archive » tout document ou objet produit par une personne ou une communauté de personnes stigmatisées ou stigmatisables, établissant un contre-discours face à des normes stigmatisantes. Je souhaite m’intéresser ici non pas aux archives comme documents neutres en dehors du champ social mais plutôt aux effets que les archives et les pratiques qui leur sont liées ont sur les acteur/trices d’un mouvement social. En somme, comment la banderole « Pédés et lesbiennes en lutte » a-t-elle été façonnée comme une « expression de résistance », comme une contre-archive, par les communautés LGBTQI lyonnaises ? D’abord, je décrirai le rôle de la banderole dans la manifestation du 1er mai 1979. Je m’intéresserai ensuite aux modes de conservation subis et choisis de la banderole. Enfin, j’évoquerai, par un retour d’expérience, le déroulement d’une transmission communautaire de contre-archives et ces effets sur l’écriture de l’histoire.

Un outil politique pour ouvrir un « espace autre »

Je me centrerai dans cette première partie sur le fonds de 14 photographies conservées par Jean-Paul Montanari, militant du GLH, afin d’analyser comment la banderole dans le cortège de 1979 permet la diffusion d’un contre-discours nouveau. Ce fonds peut être complété par celui de Bruno Hérail conservé au Cedrats, par le fanzine Interlope écrit par le GLH de Lyon ainsi que par des archives orales. Mais tout d’abord, quelques éléments de contexte à Lyon à la fin des années 1970.

Contexte. Dès 1978, la dépénalisation de l’homosexualité devient une revendication claire pour de nombreux groupes homosexuels et le réexamen de la loi Veil nécessite une nouvelle mobilisation des groupes féministes. A Lyon, une branche d’Arcadie[7], issue de l’association parisienne d’André Baudry, est dirigée par Michel Branchu[8]. Le groupe homophile est en pleine effervescence alors qu’André Baudry vient de refuser l’ouverture d’un local à Lyon. Arcadie organise des moments de sociabilité mais les membres sont peu liés aux luttes sociales et ne participent vraisemblablement pas au cortège syndical du 1er mai. Le Groupe de Libération Homosexuel de Lyon, fondé en 1976, incarne un courant pédé radical[9]. Les membres du GLH, qui rédigent le fanzine Interlope, sont engagés dans d’autres luttes comme le Larzac. Ils ont parfois connu une socialisation politique pendant les événements de mai-juin 68[10]. Le mouvement lesbien à Lyon est lié au développement local du Mouvement de Libération des Femmes et de la mobilisation pour l’avortement libre et gratuit[11]. Un Centre des femmes ouvre en 1975. Une militante de retour d’Allemagne décide de créer à l’intérieur de ce centre un groupe de travail réunissant les lesbiennes. Le Groupe de Lesbiennes de Lyon lance le premier fanzine lesbien français : Quand les femmes s’aiment. La ligne éditoriale est tantôt travaillée par le groupe de Paris et tantôt par celui de Lyon. GLH et GL se retrouvent en 1979 pour participer pour la première fois sous leur propre bannière, au défilé du 1er mai à Lyon. Certain.es militant.es du GLH et du GL ont déjà participé individuellement au 1er mai[12] mais c’est la première fois qu’illes décident de former un cortège autonome et portant des revendications communautaires. La banderole apparaît comme un outil incontournable dans ce changement de stratégie militante. Je me baserai ici sur les apports théoriques d’Olivier Fillieule et Danielle Tartakosky, de Philippe Artières et de Didier Eribon pour décrire les effets de cette banderole.

Olivier Fillieule et Danielle Tartakosky définissent la manifestation par quatre éléments : l’occupation de lieux physiques ouverts, l’expressivité de revendications, le nombre de participant.es et la nature politique de la démonstration[13]. Cette « occupation de lieux physiques ouverts » est un des rôles fondamentaux de la banderole selon Philippe Artières. Rappelant que la banderole est aussi un « écrit exposé » en citant Armando Pettrucci, il élabore une parenté heureuse entre la banderole et le drapeau : « Imposée peu à peu, cette parenté fait d’elle un objet qui organise, qui ordonne. Dans un rassemblement, un défilé, une marche, elle n’a pas seulement pour fonction d’informer le spectateur mais elle aide les acteurs eux-mêmes à se situer. Elle fait repère, dans la foule, elle jalonne l’espace. Et ce balisage est aussi conquête (…). La banderole est bien une arme, ou tout au moins un instrument pour asseoir son autorité ou produire une tension.[14] » Deux éléments sont à relever ici : la notion de conquête de l’espace public et celle de création de tensions.

Comment la banderole participe-t-elle à la conquête de l’espace public ? Le parcours de la manifestation du 1er mai s’appuie sur plusieurs espaces de pouvoir politique et de symboles républicains. Elle débute Place Carnot, où le statuaire républicain est très important, remonte la Presque-île vers le Nord en empruntant les quartiers bourgeois de Lyon pour se terminer sur la Place de Terreaux, place faisant face à l’imposant Hôtel de Ville. Philippe Artières rappelle le rôle structurant de la banderole dans la manifestation : « Si la banderole de tête unit, les différentes bannières qui lui succèdent permettent, au contraire, d’isoler des groupes, de former, au sein du cortège, des sous-cortèges et de lui donner ainsi son organisation propre. La chose est aussi affaire de service d’ordre. Elle permet à la manifestation de se tenir droite.[15] » La banderole du GLH et du GL permet ainsi aux militant.es de créer un espace propre au sein du cortège syndical où ils et elles peuvent se réunir et diffuser leur message.

Cet espace autre peut être rapproché du concept d’hétérotopie définit par Michel Foucault en 1966[16] et réactivité par Didier Eribon dans ses Réflexions sur la question gay : « C’est dans ce double mouvement que va se dessiner la « politique gay » de Foucault, qui pourrait alors être définie par le double geste de la résistance et de l’« hétérotopie », c’est-à-dire l’invention dans la géographie des villes, ou à l’intérieur de la conscience individuelle ou collective, de possibilités nouvelles qui échapperaient, autant que faire se peut, et par l’effet d’un travail de soi sur soi, aux systèmes établis. Toutes les thématiques imbriquées entre elles de la « subjectivation », de la « pratique de soi », du « style de vie », de la construction d’une « culture gay », tout cela renvoie à l’instance – toujours relative – sur cette deuxième voie, sur le geste hétérotopique, et donc sur l’idée d’un écart possible par rapport au système de l’assujettissement.[17] » Le concept d’hétérotopie, repris par les savoirs gais et lesbiens, peut s’appliquer aux cortèges homosexuels dans les années 1970. La banderole joue un rôle déterminant dans la définition de ce territoire. Le cortège « pédé et lesbien » devient alors un lieu d’expression d’un contre-discours politique par l’occupation d’un espace autre.

Il est assez courant que les cortèges se terminent par un rassemblement, redouté par les forces de police car faisant souvent l’objet de troubles voire d’émeutes[18]. Le cortège lesbien et pédé de 1979 s’empare de ce moment final de rassemblement pour prendre la pose sur les marches de l’Hôtel de Ville et en organisant une farandole devant ces portes.

Ce moment de pose devant des photographes sur les marches de l’Hôtel de ville, avec la banderole, est une prise de pouvoir symbolique. Cette prise de pouvoir s’inscrit dans le moment présent et elle est prolongée par un dispositif d’inscription dans l’archive qui est ici le reportage photographique. Par la pose et donc le consentement au dispositif d’inscription dans l’archive, le rôle de la banderole devient double : elle crée un espace d’expression de contre-discours en rassemblant les militant.es et elle devient une « légende intégrée dans l’image[19] ». Les militant.es contrôlent leur représentation publique et mémorielle. Processus d’empowerment, Didier Eribon souligne l’importance de la maîtrise de sa représentation pour un groupe dominé : « Ce sont des luttes autour de la perception du monde. La question qui s’y joue est de savoir qui définit la perception et la définition d’un groupe et la perception et la définition du monde en général. La mobilisation, l’action politique, consistent souvent, pour un groupe, à essayer de faire valoir, d’imposer la manière dont il se perçoit lui-même, et d’échapper ainsi à la violence symbolique exercée par la représentation dominante.[20] » La banderole sert ici à marquer la conquête des lieux de pouvoir dans Lyon et à prolonger dans le temps cette conquête symbolique en créant une preuve historique.

Pourquoi le déploiement de la banderole crée-t-il des tensions dans le cortège du 1er mai 1979 ? La conquête de l’espace public et l’expression d’un contre-discours ne peut se faire sans sources de tensions, même internes à la manifestation. L’arrivée, dans le cortège du 1er mai 1979, d’un groupe de pédés et de lesbiennes non prévu par les syndicats est source de crispations souvent rappelées :

« Plus loin, la banderole jaune dorée du GLH et du Groupe Lesbiennes. En rouge : « Pédés, lesbiennes en lutte ». Un froid parcourt l’assistance au moment du déploiement de cette bannière qui n’est pas normalisée « Lutte de classe[21] ».

La présence de pédés et de lesbiennes, ainsi que de cortèges féministes s’insère dans une mutation du défilé du 1er mai dans les années 1970, à la suite de l’émergence de ce qu’on a parfois appelé « les nouveaux mouvements sociaux »[22]. L’arrivée de ses nouveaux cortèges au sein du défilé syndical, accusés de brouiller le message politique, ne s’est pas fait sans heurt, provoquant des réactions de rejets. Nous avons déjà vu que la banderole peut servir à l’ouverture d’espace politique nouveau. Son message et la manière dont il est diffusé est fondamental pour que cette hétérotopie incarne un « contre discours ».

Le GLH et le GL mettent en place un jeu identitaire, source de tensions car affichant de manière outrancière des comportements et des discours hors-normes et provocateurs. La banderole qui « jalonne l’espace » est sur-visible. C’est un point de repère facilement identifiable comme « pédé et lesbien » afin de circonscrire un espace autre et de servir de point de ralliement. Jaune dorée, lettres rouges, large de près de cinq mètres par trois mètres de haut : la banderole est extravagante avec ses fleurs brodées tout autour. L’article dans Le Progrès la décrit ainsi :

« Derrière les objecteurs de conscience, le MLF et son fameux « Oui papa, oui chéri, oui patron… c’est fini ! », une banderole dorée mentionnant « PD et lesbiennes en lutte » attirait particulièrement l’attention. Le groupe de Libération des homosexuels n’avait pas choisi la sobriété. Sautillant et lançant des petits « hou-hou », ils souhaitaient visiblement perturber la majorité silencieuse.[23] »

L’attitude des manifestants qui accompagne cette conquête de l’espace est tout aussi subversive. Les manifestants performent ici un comportement qui leur est a priori attribué tout en le tournant en ridicule, en étant « plus vrai que nature ». L’esthétique produite ici se rapproche du camp, défini par Susan Sontag en 1964 dans Notes on Camp, traduit en 1968. Néanmoins, relier immédiatement la culture camp à la banderole de 1979 et à ses manifestants est difficile et mériterait une étude plus référencée. Selon Susan Sontag, le camp serait dépolitisé :

« 2. Mettre l’accent sur le style, c’est faire peu de cas du contenu, ou refuser tout engagement par rapport au contenu. Il va sans dire que le mode de sensibilité exprimé par le “Camp” est entièrement non-engagé et dépolitisé, ou, à tout le moins, apolitique.[24] »

Une autre grille de lecture, non pas par l’histoire culturelle mais par l’histoire sociale paraît mieux convenir. En 1963, Erwin Goffman écrit Stigma. Concept repris par la sociologie de la déviance, le stigmate met en évidence des processus sociaux subis par certains groupes « anormaux ». Goffman décrit comment le stigmate peut être réapproprié, « retourné », par les groupes stigmatisés ou stigmatisables : « il nous reste maintenant à envisager une dernière possibilité, qui annule toutes les autres : l’individu se dévoile volontairement et modifie radicalement sa position, de l’obligation de manier une information délicate passant à la nécessité de contrôler une situation sociale gênante, de personne discréditable devenant personne discréditée. Ensuite, dès lors que cet individu secrètement stigmatisé s’est révélé, il lui est bien entendu loisible de se livrer à l’une quelconque des activités adaptatives que nous avons citées, ressource qui ne manque pas d’expliquer en partie sa démarche.[25] » La banderole participe ainsi au processus de retournement du stigmate en annonçant clairement la couleur : « Pédés et lesbiennes en lutte ». Ce dévoilement volontaire, constitutif des stratégies dites de « coming out », est inattendu et renforcé par l’effet de groupe : près de 50 personnes se rassemblent sous la banderole pour diffuser des tracts et crier des slogans : « Nous sommes un fléau social[26] ». Le stigmate est revendiqué, assumé et déployé comme une base de revendications soudainement légitime pour critiquer la norme hétérosexuelle et patriarcale.

Suivant l’exemple de Joan W. Scott pour le genre, Clyde Plumauzille et Mathilde Rossigneux-Méheust proposent en 2014 d’utiliser le stigmate comme une « catégorie utile d’analyse historique ». Elles soulignent que c’est « une histoire institutionnelle du stigmate qui est privilégiée, car les institutions – au sens classique d’organisation productive de normes et/ou capable de les imposer – laissent des traces et des archives.[27] » Pour prolonger leur réflexion, on pourrait avancer que l’accès non pas à des archives institutionnelles du stigmate mais plutôt à des archives de son retournement – ce que j’appelle des contre-archives et qui me semble parfaitement convenir à la banderole présentée ici – ouvrirait la voie à une histoire sociale de modes de résistance de groupes dominés, à des modes de déploiement de stratégies d’inscription, performatives, face à une norme patriarcale et hétérosexuelle. Didier Eribon décrit ainsi la mise en place de telles stratégies : « D’où l’idée que les pratiques et les mobilisations qui entendent lutter contre ce pouvoir de la norme passent nécessairement par la mise en place de contre-discours et de contre-conduites, qui ne peuvent jamais se situer totalement en dehors de ce que à quoi ils s’opposent et tentent de résister.[28] »

Ainsi la banderole de Lyon et les pratiques qui lui sont liées s’analysent comme le déploiement dans l’espace public d’une archive organisant l’espace hétérotopique, l’espace du retournement du stigmate. Elle délimite un nouveau territoire de lutte où s’exprime un contre-discours soudain visible. Contre-discours, sa matérialité et son usage en font une contre-archive.

La conservation d’une contre-archive communautaire

La question des sources soulevée par Clyde Plumauzille et Mathilde Rossigneux-Méheust[29] suggère que l’on s’arrête un instant sur les conditions de conservation des archives liées à la banderole de 1979. Un premier élément est fondamental : aujourd’hui, la banderole n’existe plus. Au plutôt, elle ne semble plus avoir d’existence matérielle. Son histoire nous parvient par des sources multiples. Il y a ici une mise en abîme de la contre-archive, une mise à distance par d’autres documents qui produisent du sens en plus de la banderole elle-même.

L’une de ses sources les plus importantes est une vidéo de 34 secondes conservée à l’INA[30]. La vidéo est un sujet du journal télévisé de France 3 qui couvre la mobilisation des associations et collectifs lyonnais pour qu’un couple de lesbienne conserve la garde de leurs enfants. Aux débuts des années 1980, le contexte militant a fortement évolué. La gauche passée au pouvoir, la dépénalisation de l’homosexualité est en cours et beaucoup de militant.es sont en train de se désengager. Les collectifs s’institutionnalisent ou disparaissent peu à peu. A Lyon, Michel Branchu a fait sécession avec André Baudry. Il mène un projet de lieu associatif pour les homophiles/homosexuels. L’association ARIS, Accueil Rencontre Informations Services, est ainsi fondée le 8 décembre 1981. Elle peine à trouver un local, faisant face à l’homophobie des régies. Elle ouvre finalement un lieu Impasse Polycarpe, sur les pentes de la Croix-Rousse, quartier aux initiatives politiques alternatives nombreuses[31]. Le GLH n’a pas vu l’avènement de François Mitterrand au pouvoir, il se dissout au début de l’année 1980. Ses membres moteurs ne sont plus à Lyon et sont entrés dans la vie active. Les groupes féministes sont aussi en recul. Le Centre des Femmes a fait long feu. Néanmoins, certaines structures associatives, comme le Planning Familial, persistent[32]. Le GILH, Groupe d’Information et de Libération Homosexuel, se revendique comme le successeur du GLH et lui emprunte certains modes d’actions.

Le reportage de France 3 filme une manifestation partant de la place de Terreaux et se terminant au Palais de Justice, sur les quais de Saône du 5e arrondissement. Au détour de l’un des plans, on peut nettement apercevoir la banderole « Pédé et lesbienne en luttes » cette fois-ci en couleur. Ce second surgissement de la banderole dans l’espace public pose de nombreuses questions quant à ses modes de conservation ainsi qu’aux archives qui ont capté cette nouvelle utilisation.

Le cas de la patrimonialisation subie. Intéressons-nous tout d’abord à la conservation de la vidéo à l’INA. Cette vidéo n’est pas directement accessible sur le site public de l’INA. Elle est consultable dans les locaux de l’institution. Un accès professionnel à distance peut également être proposé. Cet accès est payant. La vidéo fait partie d’un « lot » de vidéos construit a posteriori de l’événement de 1981 et dont le but est de rassembler tous les documents audio-visuels conservés à l’INA traitant des thématiques LGBT. Il faut ainsi dépouiller l’ensemble des vidéos et réaliser un travail de contextualisation afin d’en retrouver le sens historique. Par ailleurs, les éléments marquants de la vidéo sont décrits dans une notice succincte et normalisée où les textes des banderoles sont reproduits. C’est l’ensemble des éléments de la notice qui sert de référencement au document. Le thesaurus de l’INA référence uniquement « homosexualité ». Il n’y a, par exemple, pas de mention des transidentités, de l’homophobie, de la  lesbophobie ou des cultures LGBTQI. Ce mode de patrimonialisation a de nombreuses conséquences.

L’archive n’est pas directement disponible à tous les publics. Il faut une certaine connaissance institutionnelle et technique pour parvenir à retrouver sa trace. De plus, sa monétisation est un frein à sa diffusion, la rendant encore plus confidentielle. On assiste ici à une patrimonialisation classique, non maîtrisée par les communautés sources, au référencement peu précis, et servant des buts historiques – défini par le Code du Patrimoine[33] – ou commerciaux. La contre-archive perd sa dimension subversive et son sens communautaire. La notice normalisée dissèque son contenu afin d’en faire un matériau brut, neutre, dépolitisée. Nous assistons ici à un processus de patrimonialisation disciplinaire qui efface toute spécificité politique ou engagée, ce que Sam Bourcier décrit par le terme d’« archive morte[34] ».

Face à cette patrimonialisation subie, il existe d’autres modes de conservation travaillés par les communautés sources et qui permettent de sauvegarder une tout autre richesse de sens. Je prendrai ici deux exemples : la conservation communautaire de la banderole entre 1979 et 1981 et l’utilisation de sources liées à la banderole par Vincent Boujon en 1997.

La conservation communautaire de la banderole entre le 1er mai 1979 et le 12 décembre 1981. Si la banderole semble aujourd’hui disparue, on peut s’interroger sur son devenir après la manifestation de 1979. Contrairement à ce qu’on pourrait de prime abord penser, la banderole, malgré sa taille, n’a pas été détruite après la manifestation. Elle a été conservée. Plusieurs hypothèses sont permises quant au lieu de sa conservation : chez un.e militant.e, au Centre des femmes, dans un lieu alternatif comme la Maison des passages qui servait de réunion au GLH ? La question reste ouverte mais un lieu de conservation communautaire semble le plus probable puisque la banderole est réutilisée fin 1981.

La réutilisation de la banderole suppose une autre vision de conservation des archives militantes que peut avoir celle du patrimoine classique. La banderole n’est pas conservée pour être muséifiée ou servir de support physique de commémoration, mais elle est au contraire réutilisée comme outil politique de prise de contrôle symbolique de la rue. Deux visions de conservation s’affrontent ici : l’une, commémorative et dépolitisante, qui souhaite que la forme matérielle du document ne soit pas altérée afin de remplir ses devoirs d’inaliénabilité et imprescriptibilité ; l’autre, communautaire, où la contre-archive est un outil de luttes et donc re-mobilisable au besoin. Il serait souhaitable de repenser la « chaîne » archivistique et patrimoniale afin d’analyser des modes de conservation non plus coupés du monde mais introduisant une forme de « circularité »[35]. Néanmoins, cette réutilisation a des limites, notamment dans l’identification des groupes mobilisés dans son message.

Le 24 avril 1982, une nouvelle manifestation est organisée. France 3 Rhône-Alpes couvre à nouveau l’événement[36]. La banderole « Pédés et lesbiennes en lutte » est absente, remplacée par d’autres banderoles dont celle d’ARIS ou celle du GILH : « GILH. Pédés lesbiennes exigeons nos droits Lyon ». La manifestation fait partie de la même séquence de mobilisation mais il y a un renouvellement des associations et collectifs et de leurs outils d’action. Ces nouveaux acteurs ne se reconnaissant plus dans le message de la banderole de 1979 – après tout, plus aucun groupe ne se prénomme GLH ou GL – la réutilisation de la banderole n’est plus possible. ARIS et le GILH ont bel et bien pris la place et sont suffisamment organisés pour produire leur propre banderole.

Le réemploi communautaire de sources. La fin du réemploi de la banderole n’empêche pas le réemploi des sources évoquant cette banderole. En 1997, Vincent Boujon, alors étudiant, décide de réaliser un documentaire sur la Lesbian and Gay Pride de Lyon. Le paysage associatif a de nouveau extrêmement évolué : ARIS fait face à un groupe dissident, le Forum Gai et Lesbien, qui a ouvert un local rue Romarin ; des collectifs féministes et lesbiens sont toujours actifs. La Lesbian and Gay Pride, suivant l’exemple parisien réussi, organise pour la seconde année une grande manifestation célébrant les émeutes de Stonewall[37]. Des associations comme AIDES ou Les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence sont présentes dans le cortège et témoignent de l’impact du sida dans les luttes LGBT. Les revendications sont notamment centrées sur la création d’un statut juridique reconnaissant les couples de même sexe.

Vincent Boujon utilise le matériel de l’Université Lyon 2 pour réaliser des prises de vue directe de la Pride ainsi que des entretiens avec des militant.es de différents collectifs et association de l’époque. La banderole de 1979 est évoquée lors d’un des premiers entretiens du documentaire.

« …des années 76-77 jusqu’en 79 l’année de la fin du GLH, je me rappelle outre Interlope, dont on parlait, le petit journal, qu’on a participé à une manifestation du 1er mai »

« (…) avec des fleurs en plastique découpées, des guirlandes de Noël, des machins… et puis là on était au milieu du défilé, certainement du côté de l’extrême gauche parce que c’était par là qu’on était le plus accepté. Non pas de la CGT. Et qu’on a participé à toute la manif du 1er mai en traversant Lyon ce qui a donné lieu de droite et gauche des trottoirs à un certain nombre de réaction plus au moins violente. Et dans la presse le lendemain un article dénonçant ce groupe qui perturbait l’harmonie et la cause généreuse qui était défendue en ce jour de 1er mai. Ce qui nous a valu la possibilité, la liberté de faire un article vengeur à notre tour. »

L’insert des archives a été possible grâce au travail de collecte et de conservation communautaire réalisé par Bruno Hérail. Son fonds est maintenant conservé au Cedrats, un centre de documentaire sur les alternatives politiques situé sur les pentes de la Croix-Rousse[38]. Cette pratique de micro-archivage a permis la réutilisation de sources afin de construire une nouvelle contre-archive en 1997 : le film de Vincent Boujon. Cette réutilisation des archives s’accompagne de la production de nouveaux récits mémoriels, comme le témoignage de Bruno Hérail, qui ajoutent du sens aux archives. Malheureusement, Vincent Boujon déclare qu’il ne voyait pas l’intérêt à l’époque de garder les rushs du film et notamment les entretiens. Il évoque notamment que cela reviendrait pour lui a une mauvaise démarche, une démarche « morbide[39] » et que le but de son film était un prétexte pour aborder les questions de l’époque et notamment la marchandisation de la Pride. Néanmoins, sa pratique de monteur évoque un autre aspect de contrôle communautaire sur la fabrique des contre-archives : celui de contrôle de la découpe de l’archive. Quentin Zimmermann évoque cet aspect en s’appuyant sur Michel Foucault :

« L’approche par la découpe de l’archive a l’avantage d’insister sur les effets productifs des énoncés fabriqués selon les lois de l’archivation, comme la production de certains avenirs plutôt que d’autres. De plus, elle exclue radicalement l’idée de « hasard » (…).[40] »

En 1997, Vincent Boujon affirme qu’il n’avait pas de compétence de monteur. De plus, l’accès à la salle de montage lui était seulement permis pendant une semaine ce qui est extrêmement court pour un film de moyen-métrage. N’étant pas monteur mais « connaissant la couture », Vincent Boujon prépara son montage en découpant les retranscriptions de ses entretiens et de ses séquences. Il construisit par collage et redécoupage successif un plan de montage, tissant le sens de son film. C’est ainsi que les sources fournies par Bruno Hérail sur la manifestation du 1er mai 1979 et sa banderole ont été intégrées à son travail. Un aparté ici : un parallèle peut être un peu audacieux mais tout de même assez troublant peut être établi sur cette pratique de la « couture ». Elle rejoindrait le travail des militant.es luttant contre le sida qui ont participé à l’élaboration du patchwork des noms[41]. Si ce parallèle mériterait une plus ample enquête, cette pratique du montage met bien en évidence le contrôle de la découpe des contre-archives par les membres d’une communauté qui, n’ayant a priori pas les méthodes et techniques professionnelles attendues, mettent en place d’autres pratiques tout aussi fonctionnelles et porteuses de sens.

La banderole et les sources secondaires qui l’évoquent se diffractent ici entre plusieurs pratiques de conservation qui ajoutent ou retirent des strates de sens : la patrimonialisation classique neutralise et dépolitise afin de créer un matériel brut près à l’emploi historique ou marchand ; la conservation communautaire confirme la dimension politique plutôt que commémorative ; la « découpe » communautaire associe à la contre-archive un récit choisi inscrit dans des luttes contemporaines. Ainsi, la phase de conservation d’une contre-archive peut avoir une influence sur la force de sa subversion, sur son sens politique et sur certaines informations historiques. L’étude des micro-pratiques d’archivage communautaire apparaît comme fondamentale pour aborder la question des modes de transmissions des savoirs au sein d’une communauté en lutte.

Mémoire é-mouvante : transmission communautaire des luttes

La dernière partie de mon intervention sera basée sur un retour d’expérience. Ce retour d’expérience me permet d’évoquer l’idée qu’être historien.ne des mouvements LGBTQI et être soit même gay, c’est aussi s’engager émotionnellement dans des histoires dont les expériences vécues font échos à nos expériences personnelles. Ces impacts émotionnels font partie intégrante de nombreux métiers, dont celui d’archiviste[42] et d’historien.ne. Plutôt que de les écarter, je propose de les analyser et d’envisager des pistes éventuelles d’impact sur les communautés sources et sur l’écriture de l’histoire.

Le jeu de 14 photographies de Jean-Paul Montanari est aujourd’hui conservé au sein de l’association Mémoires minoritaires. Le don de ce lot s’est déroulé durant l’été 2017. Je venais de soutenir mon mémoire de recherche où le témoignage de Jean-Paul Montanari prenait une grande place[43]. Ce témoignage fleuve de cinq heures a eu lieu le 30 mars 2017. Au cours de notre discussion, Jean-Paul Montanari m’expliqua qu’il avait possédé une collection complète de Têtu qu’il avait donné au Centre LGBT de Montpellier. Malheureusement, le centre a fermé ses portes, et la collection a été perdue. Jean-Paul Montanari se trouvait bien peiné par cette perte. Il souhaitait transmettre ces archives mais ne voulait pas les voir disparaître lors du remodelage incessant du tissu associatif LGBT. Il me demanda si je connaissais Michel Chomarat et si je l’aimais bien. J’ai souvent dû faire face pendant mes recherches à un effort de distanciation par rapport au fonds Chomarat[44] charriant apparemment des lourds passifs avec des nombreu.ses militant.es. Je lui annonçais plutôt que j’étais en train de relancer la bibliothèque du Centre LGBTI de Lyon mais que j’avais des doutes, après plusieurs discussions difficiles avec le bureau, sur la volonté pérenne du Centre d’entretenir une bibliothèque. Je lui expliquais également qu’il existait d’autres lieux qui pourraient être intéressés comme le Point G à Bibliothèque municipale de Lyon ou les Archives départementales du Rhône et de la Métropole du Lyon. J’avais notamment pour projet de déposer les archives d’Ecrans Mixtes aux ADRML. Jean-Paul Montanari affirma qu’il souhaitait transmettre ses archives et qu’il me faisait confiance sur le choix d’un lieu de conservation. Il insista aussi pour donner ses livres aux thématiques homosexuelles, excepté sa collection d’Hervé Guibert à laquelle il tenait beaucoup. Notre écart d’âge a beaucoup été évoqué à ce moment, Jean-Paul remarquant qu’il avait l’âge de mon grand-père et me posant des questions sur l’engagement des militants actuels. Cette discussion me troubla fortement notamment dans la perception communautaire des luttes : Jean-Paul la critiquait ardemment et aimait à évoquer Michel Foucault ou d’autres philosophes qui n’était selon lui pas assez lu aujourd’hui. Il s’engagea également dans une digression malicieuse sur un petit buste de Mao qui trônait chez l’une de ses connaissances.

Je revenais donc chez Jean-Paul au milieu de l’été 2017 avec une valise vide. En entrant dans son salon, il avait vidé une partie de sa bibliothèque. Les livres étaient disposés sur son canapé. Remarquant que je n’avais pris qu’une seule valise, il m’affirma que je devais faire des choix sur les livres que j’allais prendre puisqu’ils ne pourraient pas tous rentrer dans la valise. Il m’observa alors prendre certains livres, faire des choix. J’eus l’impression d’être testé, que mes choix seraient analysés comme le reflet de mon engagement militant et de ma connaissance des auteurs gais. Ce « test » se fit avec bienveillance, comme si mes choix allaient déterminer le traitement futur des dons que Jean-Paul me faisait. N’ayant eu aucune nouvelle du Point G malgré mes relances, j’avais pris la décision d’attendre et d’entreposer les livres chez moi. C’est à ce moment que Jean-Paul me donna les dernières archives du GLH qui lui restait : des numéros d’Interlope, quelques coupures de presses, un jeu de photographie du GLH lors d’un week-end au lac d’Aiguebelette et le jeu de 14 photographies du 1er mai 1979. Jean-Paul avait annoté au dos les photographies à partir de ses souvenirs. Seul le nom des hommes ont été inscrits. La date indiquée est le 1er mai 1980. Le nom des photographes est également mentionné. Lorsqu’il me détailla les personnes sur les photos du 1er mai, l’émotion monta dans sa voix. Beaucoup de membres, des amis de Jean-Paul, ont été emporté par l’épidémie de sida dans les années 1980. J’eus du mal également à retenir mon émotion. Jean-Paul me sera une dernière fermement les deux bras de ses deux mains comme pour marquer le passage de son histoire à une nouvelle génération. Je partis alors de chez lui, ma valise remplie et ayant l’impression d’être investi d’une mission qui dépassait largement ma recherche.

Avec le recul, j’analyse ce don comme un moment de transmission communautaire de contre-archives. Cette transmission aurait, selon moi, difficilement pu avoir lieu avec un centre d’archive public : Jean-Paul affirmait que ce type de documents n’intéresseraient pas grand monde et certaines confidences intimes aurait été inimaginables avec un agent de l’Etat. Elles furent possibles parce que nous partageons tous les deux des vécus gays. La transmission communautaire de contre-archives est un moment intense où de nombreux facteurs entrent en résonance : émotions, réécriture de l’histoire, transmission matérielle de documents, socialisation, engagement militant, partage de pratiques et de techniques militantes ou culturelles, ect. C’est un moment extrêmement riche, seulement survolé ici, qui mérite d’être analysé et lui-même archivé et historicisé. Le travail ethnographique réalisé par Renaud Chantraine depuis maintenant trois ans sur les formes de patrimonialisation des archives LGBTQI en France permettra de mettre des mots sur des rituels et des pratiques encore trop méconnus[45].

Conclusion

L’exemple de la banderole du GLH et du GL de Lyon m’a permis d’esquisser un cadre d’analyse sur ce que j’appelle les « contre-archives ». A rebours d’une conception « fataliste » des trois âges de l’archive, qui fige les usages des documents selon des « dates de péremption » préétablies, la vie d’une contre-archive n’est pas linéaire. Elle peut mettre en lumière une forme de « boucle archivistique », de circularité entre les modes de conservation et les modes d’actions politiques[46]. Ses usages dépendent de l’utilité que les communautés sources leur donnent dans le présent de leurs luttes. Trois moments ont été présentés ici : le moment de l’utilité politique première où elle déploie un contre-discours ; le moment de sa conservation où elle peut faire l’objet d’une nouvelle mobilisation ; le moment de sa transmission, fondamental pour évoquer les modes de partage intergénérationnel dans une communauté où l’héritage a été pendant longtemps a priori impossible. La contre-archive ne s’oppose pas à l’archive. Elle s’oppose à l’archive disciplinaire. L’archive disciplinaire a pour but de contrôler, de stigmatiser certaines personnes et de rendre naturelles des hiérarchies sociales injustes et violentes. L’idée de contre-archive est un ballon d’essai et mérite des recherches plus approfondies. Les apports théoriques sont à chercher dans les œuvres de Michel de Certeau, Michel Foucault ou Jacques Derrida mais aussi les auteur/trices féministes et queers comme Paola Bacheta, Sam Bourcier, Ann Cvetkovich ou Ann Stoler[47]. Il me semble que passer par cette idée de contre-archive permet de questionner la critique historique des documents et de ne plus considérer les sources des mouvements LGBTQI comme passives face à leur construction – le fameux « hasard de la conservation » – mais que ce manque de sources est constitutif d’une construction des savoirs hétérocentrées et patriarcales.

J’aimerais en ouverture, développer le rôle des historien.nes dans la constitution de fonds d’archives. Ce qu’on peut appeler Archival Turn aujourd’hui en cours dans les études LGBTQI françaises[48] n’est pas seulement une manière de réparer les erreurs du passé ou d’enfin commémorer des figures oubliées. Le tournant archivistique doit renouveler la critique des documents historiques. Il doit remettre en cause certaines conceptions téléologiques ou certaines métaphores historiographiques et soulever les biais à l’œuvre dans les processus de patrimonialisation ou de transmission communautaire. Il interroge également la place des historien.nes face à la collecte et la destruction des contre-archives. Si l’exigence scientifique de la discipline astreint à la recherche de (la) vérité(s), l’engagement éthique est de ne pas reproduire des archives de la domination mais plutôt d’ouvrir la voie à une histoire sociale des groupes dominés. L’implication des historien.nes dans une collecte des contre-archives, ainsi que la mise en place de dispositif éthique d’enregistrement, c’est-à-dire en conservant le but communautaire des contre-archives et en refusant une dépolitisation de ces documents, est plus que jamais à l’ordre du jour. Comment constituer des fonds qui ne reproduisent pas des violences archivales disciplinaires ? Quelle éthique adopter dans la construction de ces fonds ? Quelle position épistémologique ou historiographique adopter lorsqu’on fait soit même partie de cette communauté ? Il me semble que l’histoire sociale et les Subaltern studies sont des pistes intéressantes à réexaminer aujourd’hui. L’histoire sociale organisait des grandes enquêtes ethnographiques – les archives orales – afin de recueillir les témoignages des « sans-voix » et Spivak rappelle que « qu’on ne donne pas de voix à la subalterne : on travaille pour cette foutue subalterne, on travaille contre la subalternité.[49] »

Roméo Isarte


[1]Patrick Chamoiseau, Ecrire en pays dominé, Paris, Gallimard, 1997 p. 21

[2]Fonds Mémoires minoritaires

[3]JT FR3 Rhône-Alpes, « Manifestation de protestation contre les discriminations à l’égard des homosexuels à Lyon », INA-LXC00020747, 12 décembre 1981, 34 secondes

[4]Vincent Boujon, La Fière journée, 54 minutes, 1997

[5]Sam Bourcier, « La Fièvre des Archives #1 – Le pouls de l’archive, c’est en nous qu’il bat », Friction magazine, url : https://friction-magazine.fr/archives-vie-le-pouls-de-larchive-cest-en-nous-quil-bat/, consulté le 30/09/2019

[6]Philippe Artière, La Banderole. Histoire d’un objet politique, Paris, Editions Autrement, 2013, p. 23

[7]Sur Arcadie, voir Julian Jackson, Arcadie. La vie homosexuelle en France, de l’après-guerre à la dépénalisation, Paris, Autrement, 2009

[8]Sur Arcadie à Lyon, voir Marc Camatte et Pierre Petit, D’hier à aujourd’hui. Michel Branchu, Lyon, autoédition, 2006

[9]Antoine Idier, Dissidanse rose. Fragments de vies homosexuelles à Lyon dans les années 70, Lyon, Editions Michel Chomarat, 2012

[10]Collectif de la Grande-Cote, Lyon en luttes dans les années 68. Lieux et trajectoires de la contestation, Lyon, PUL, 2018

[11]CLEF, Chroniques d’une passion, Lyon, L’Harmattan, 1989

[12]Fonds Bruno Hérail, Tract 1er mai 1979

[13]Olivier Fillieule et Danielle Tartakosky, La manifestation, Paris, Presses SciencesPo, 2008, p. 15-17

[14]Philippe Artières, La Banderole, op. cit.,  p.21-22

[15]Ibid., p.34-35

[16]Michel Foucault, « Des espaces autres », Dits et écrits II 1976-1988, Paris, Quarto Gallimard, 2001, p. 1571-1581

[17]Didier Eribon, Réflexions sur la question gay, Paris, Champs essais, 2012, p. 465

[18]Olivier Fillieule et Danielle Tartakosky, op. cit.

[19]Philippe Artière, La Banderole, op. cit., p. 25

[20]Didier Eribon, Réflexions… op. cit. p. 117-118

[21]« Les minorités s’affichent », Libération, 2 mai 1979

[22]Danielle Tartakosky, La part du rêve. Histoire du 1er Mai en France, Paris, Hachette Littératures, 2005, p.192-194

[23]« 1er mai : de Perrache aux Brotteaux », Le Progrès, 2 mai 1979

[24]Susan Sontag, « Le style camp », L’œuvre parle, Paris, Seuil 1968, p. 309

[25]Erwin Goffman, Stigmate, Paris, Les Editions de Minuit, 1975, p. 121

[26]« Les minorités s’affichent », op. cit.

[27]Clyde Plumauzille et Mathilde Rossigneux-Méheust, « Le stigmate ou la différence comme catégorie utile d’analyse historique », Hypothèses, 2014/1, n°17, p. 220

[28]Didier Eribon, Réflexions…, op. cit. p. 12-13

[29]Clyde Plumauzille et Mathilde Rossigneux-Méheust, « Le stigmate… », op. cit., p. 227

[30]JT FR3 Rhône-Alpes, « Manifestation de protestation contre les discriminations à l’égard des homosexuels à Lyon », op. cit.

[31]Marc Camatte et Pierre Petit, D’hier…, op. cit.

[32]CLEF, Chroniques…, op. cit.

[33]Code du Patrimoine, Art. L. 211-2

[34]Sam Bourcier, « La Fièvre… », op. cit.

[35]Quentin Zimmermann, Résister aux oublis et aux silences. Les projets d’archives LGBTQI+ en France, EHESS, mémoire de sociologie sous la direction de Gianfranco Rebucini, 2018, lire en ligne, p. 121

[36]Journal FR3 Rhône-Alpes, « Manifestation contre le procès d’une mère homosexuelle », INA-LXC00015755, 24 avril 1982, 30 secondes

[37]Vincent Boujon, La Fière… op. cit.

[38]Elodie Hoppe et Roméo Isarte, « Transparence choisie et transparence retrouvée : les fonds LGBTQI et féministes à Lyon », La Gazette des Archives, n°255, 2019-3

[39]Entretien avec Vincent Boujon, août 2019

[40]Quentin Zimmermann, Résister… op. cit., p. 19

[41]Merci à Quentin Zimmermann pour l’idée !

[42]Anouck Dunant Gonzenbach et Pierre Flückiger, « Retracer le passé de victimes : la gestion de l’impact émotionnel sur les archivistes », La Gazette des archives, n°255, 2019-3

[43]Roméo Isarte, Silence ! On parle. Projections, ciné-clubs et festivals militants : montrer les films de femmes et les cinémas homosexuels (1968-1986), Université Lumière Lyon 2, mémoire sous la direction de Martin Barnier et de Marianne Thivend, 2017

[44]Renaud Chantraine, La patrimonialisation des traces des minorités sexuelles : étude de cas, Ecole du Louvre, Mémoire sous la direction de Marie-Clarté O’Neill et Massimo Prearo, 2014, lire en ligne.

[45]Renaud Chantraine, La patrimonialisation des minorités sexuelles. Approches comparatives France, Pays-Bas, Allemagne, projet de thèse en ethnographie sous la direction de Véronique Moulinié, EHESSE, Paris, IIAC, 2017

[46]Quentin Zimmermann, Résister…, op. cit. p. 120-121

[47]Michel Foucault, L’Archéologie du savoir, Paris, Galimard, 1969 ; Ann Cvetkovich, An Archives of Feelings : Trauma, Sexuality, and Lesbian Public Cultures, Durham, Duke UP, 2003 ; Jacques Derrida, Mal d’archive, Paris, Galilée, 2008 ; Ann Stoler, Along the Archival Grain : Epistemic Anxiesties and Colonial Common Sense, Princeton, NJ Princeton University Press, 2009

[48]En référence au contexte américain, voir Kate Eichhorn, The Archival Turn in Feminism. Outrage in Order, Philadelphia, Temple University Press, 2013

[49]Gayatri Chakravorty Spivak, Les subalternes peuvent-elles parler ?, Paris, Editions Amsterdam, 2009, p. 107-108

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